Panmycisme

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« L’explication tout champignon »

Panmycisme : « explication tout champignon ». Le terme fut forgé par Claude Lévi-Strauss , sous la forme « pan-mycisme » ,  à l’occasion de sa présentation de l’ouvrage de R.G. Wasson Soma, Divine Mushroom of Immortality. L’article parut dans la revue L’Homme, en 1970, et fut repris, en 1973, dans le recueil Anthropologie structurale II . Remarquons d’emblée que Lévi-Strauss commence par souligner l’intérêt des travaux de Wasson (cf. l’article en entier, disponible sur le site Persée 1); c’est ensuite qu’il souligne le risque de panmycisme, en raison d’un manque de méthode. Au-delà de cette réserve, un second texte – Dis-moi quels champignons – montre tout l’intérêt que Lévi-Strauss portait à l’ethnomycologie.


[…] Envisagé dans cette perspective, le Soma du Rigveda ne constituerait pas dans l’histoire du monde asiatique un épisode isolé, mais l’ultime manifestation d’un culte eurasiatique très répandu et que perpétueraient un peu partout les légendes relatives à l’Arbre de Vie et à l’Herbe d’Immortalité. À partir de là, on peut évidemment aller fort loin : jusqu’à voir, par exemple, dans l’Arbre de la Connaissance et le Fruit défendu de la Genèse l’image fabuleuse, mais encore reconnaissable, du bouleau sacré sibérien, hôte du champignon à feu sur son tronc, et de l’amanite donnant accès au savoir surnaturel à son pied. M. Wasson va plus loin encore, quand il caresse l’idée que le phénomène religieux lui-même, pris dans sa totalité, pourrait trouver son origine dans l’usage des champignons hallucinogènes. Ce pan-mycisme, si l’on ose dire, serait évidemment fragile à moins de l’étayer par un soutien théorique. M. Wasson l’emprunte (pp. 217 et 220) à Miss Mary Barnard qui, dans un livre récent (The Mythmakers, Ohio University Press, 1966), prétend que tout mythe a pour origine un phénomène naturel. Vue extrêmement naïve, semble-t-il, car il n’y a pas de phénomènes naturels à l’état brut : ceux-ci n’existent pour l’homme que conceptualisés, et comme filtrés par des normes logiques et affectives qui relèvent de la culture. […]
Lévi-Strauss, Claude. Les Champignons dans la culture. À propos d’un livre de M. R. G. Wasson. In: L’Homme, 1970, tome 10 n°1. pp. 5-16.doi : 10.3406/hom.1970.367101

Du panmycisme à l’herméneutique

Wasson souhaitait créer l’ethnomycologie comme discipline scientifique. Par la suite, Wasson et ses successeurs l’on transformée en une herméneutique . [1. c’est à dire une herméneutique « qui suppose que l’interprète ne peut comprendre une œuvre qu’en se soumettant à l’expérience de la « vérité » qui se joue en elle et en reprenant un ensemble de préjugés qui fournissent un accès à sa compréhension. cf. Denis Thouard, qu’est-ce qu’une « herméneutique critique » ? in Methodos 2002] Cette attitude est particulièrement explicite dans l’introduction de B.D.Staples à l’ouvrage collectif The Hidden World. Le lecteur est explicitement appelé à entrer dans la démarche poétique et ainsi à s’inscrire au groupe de travail anagogique,

The nature of the folk narrative is to walk tightrope along the limen of this surface which separate twin worlds, or more poetically, to span the gap between Is and Paris. With this riddle, the reader is invited to arrive at a solution. » B.D. STAPLES   The Hidden World, Foreword 

 L’ethnomycologie post wassonienne peut alors être comprise comme le résultat d’un processus collectif d’anagogie panmyciste, lequel fut, entre autres, porté, par le Council for Spiritual Practice (CSP), lequel, sans que sa légitimité ne doivent être mise en doute se présente, se présente toutefois, a tort, comme assise scientifique à la construction de « l’avenir des religions ».  Cette position abusive permet alors de justifier, entre autres, l’emploi de champignons, pour un « renouveau de l’usage anthéosacramentel de substances donnant accès au transcendantal .

The Council on Spiritual Practices is a collaboration among spiritual guides, experts in the behavioral and biomedical sciences, and scholars of religion, dedicated to making direct experience of the sacred more available to more people. There is evidence that such encounters can have profound benefits for those who experience them, for their neighbors, and for the world.

CSP has a twofold mission: to identify and develop approaches to primary religious experience that can be used safely and effectively, and to help individuals and spiritual communities bring the insights, grace, and joy that arise from direct perception of the divine into their daily lives.

The Council on Spiritual Practices has no doctrine or liturgy of its own.

L’ethnomycologie critique

L’ethnomycologie critique aborde le rôle des champignons dans l’Histoire, sans aucune référence à un mode transcendental.  Elle part de l’hypothèse d’une pluralité de cultures ayant chacune construit un mode de représentation de leur relation  » aux champignons » qui leur est spécifique. Ainsi, après un demi-siècle, les données aujourd’hui rassemblées, permettent de caractériser les rapport aux champignons spécifiques aux cultures chinoise, en les différentiant de ceux observés dans les cultures précolombienne ou indo-européenne.  Par exemple, pour la culture européenne et à l’encontre des deux  autres, les affects liés aux champignons ont été très largement refoulés de la conscience, ce qui produit leur retour sous la forme du symptôme panmyciste.  À l’opposé, pour la civilisation chinoise, il s’agit d’un rapport symbolique explicite et dans le cas des hautes civilisations amérindiennes, il s’agissait  d’un usage rituel explicite, lequel s’est prolongé jusqu’à nos jours, et là seulement.


Lévi-Strauss à la chasse aux champignons

Article republié par l’Express le «Dis-moi quels champignons tu consommes et je te dirai quel peuple tu es.» Petite leçon d’ethno-mycologie par celui qui reste le totem de l’anthropologie française.

[…] Nous croyons tous, ou presque, être amateurs de champignons. Paris a donné son nom à la seule espèce européenne cultivée, le champignon figure à nos menus, c’est une «garniture» prescrite de la cuisine d’apparat. Pourtant, interrogez autour de vous, demandez à vos amis le nombre d’espèces connues et consommées par eux: ils vous parleront du champignon de Paris, du cèpe, de la girolle, de la morille, de la truffe. Bien rares ceux qui iront au-delà.

Cette attitude timorée envers les champignons n’est pas seulement, comme on pourrait croire, l’effet d’une sage prudence. Les spécialistes estiment qu’une seule espèce de champignon – l’amanite phalloïde – est mortelle. La méfiance pour des espèces qui nous sont inconnues, le fait même que celles-ci soient infiniment plus nombreuses que les autres, avec quelle satisfaction l’ethnologue reconnaîtrait là, solidement implanté dans l’inconscient de ses contemporains et justifié par toutes sortes d’arguments prétendus rationnels, un tabou du même type que ceux dont il va faire à grands frais l’étude, chez les indigènes d’Australie ou de Nouvelle-Guinée!

Telle est, justement, la thèse soutenue par V. P. et R. G. Wasson, dans un monumental ouvrage, somptueusement présenté et illustré, tiré à quelques centaines d’exemplaires, et dans lequel ils posent les fondements d’une nouvelle étude anthropologique: l’ethno-mycologie (1).

M. Wasson est un Américain de vieille souche; sa femme est russe de naissance. C’est donc au sein de leur ménage qu’ils ont découvert la ligne de démarcation qui divise, selon eux, l’humanité tout entière; car – pour employer leur langage – si les Slaves sont mycophiles, les Anglo-Saxons, eux, sont mycophobes. Plusieurs chapitres de leur ouvrage sont consacrés aux champignons dans la littérature russe et anglaise. Les enfants russes apprennent des poèmes sur les champignons; une des plus touchantes scènes d’Anna Karénine se situe pendant une cueillette de champignons; Lénine lui-même manqua un train, à cause de cèpes trouvés en chemin. Quel contraste avec Darwin, cité par nos auteurs, qui semble avoir remarqué pour la première fois, en visitant la Terre de Feu, que les champignons pouvaient jouer un rôle dans l’alimentation humaine! Mais aussi, c’est une fille de Darwin qui avait les champignons en telle exécration qu’elle revêtait un uniforme spécial pour chasser (à l’odorat, car ils sentent fort) certains d’entre eux – de l’espèce Phallus impudicus – et les incinérer dans le foyer de son salon, portes closes: «Afin, disait-elle, de ménager la vertu des servantes.»

Voilà de quoi réjouir l’esthète. Quant au moraliste, il s’interrogera sur l’étrange coïncidence entre pays mycophiles et pays mycophobes d’une part, ceux du pacte Atlantique et du pacte de Varsovie de l’autre. N’est-il pas curieux, de ce point de vue, que les deux pays les plus mycophiles d’Europe occidentale (bien que très loin derrière la Russie) soient la France et l’Italie, où l’extrême gauche est particulièrement puissante? Qu’en Espagne même, la forteresse de la mycophilie soit justement la Catalogne? Quel beau rêve, pour l’ethnologue et le préhistorien, d’imaginer que les frontières politiques et idéologiques du monde moderne se modèlent encore sur le contour de failles, recoupant les civilisations depuis des millénaires! Gobineau serait comblé; mais Marx aussi pourrait y trouver son compte, puisque le parti des hommes, pour ou contre les champignons (qui subsistent dans l’économie moderne, comme un des derniers produis sauvages objet de collecte et de ramassage), n’est pour l’humanité qu’une des façons, moins insignifiante qu’il ne semble, de choisir et d’exprimer le type de rapports qu’elle entretient avec la nature, et le monde. […]

(1) Mushrooms, Russia and History, par V. P. Wasson et R. G. Wasson: 2 vol., Pantheon Books, New York, 1957.

Lévi-Strauss, C. (1958). Dis-moi quels champignons …. L’ Express, 10 avril
La pensée sauvage. Paris: Plon (1962).

http://www.lexpress.fr/informations/levi-strauss-a-la-chasse-aux-champignons_651509.html

 

Notes:

  1. http://www.persee.fr/doc/hom_0439-4216_1970_num_10_1_367101

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