Remarques à propos du "cratère aux rennes"

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Reçu_08.09.2015 20-36-29 Cratère aux rennes, 440[ac]-400[ac]

Musée Archéologique de Madrid

N° inv. 11050.

Etat de la question

Cratère aux rennes

Dans Apples of Apollo (2000), ouvrage fondateur d’une forme de renouveau des études ethnomycologiques 1, Carl A.P. Ruck examine Le Cratère aux rennes 2, pour nous y montrer un champignon, lequel n’existe que dans son imagination. Selon C. Ruck, Dionysos, à la façon d’une carotte suspendue au bout d’un baton, agiterait un champignon pour faire avancer son attelage (retenons déjà que du point de vue ethologique, les rennes sont effectivement très amateurs d’Amanita muscaria).

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Wittgenstein soulignait qu’il ne suffit pas de relever l’erreur, mais de « montrer la source de l’erreur afin de remplacer l’erreur par la vérité ». Pour cette présentation des enjeux liés au vase aux rennes, je me limiterai à relever l’erreur, c’est-à-dire à montrer que ce que Ruck prends pour un champignon est en fait une clochette. Pourtant, Carl Ruck ne s’est pas trompé sans raison; il conviendra donc de dire quelques mots du contexte mythologique qui soutend cette bévue.

 

Cratère aux rennes (détail)
Vase aux rennes (détail)

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Thyrse artificiel Daremberg et Saglio ,1877, (détail)

Contre arguments

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Inflorescence de la vigne

La représentation d’une clochette sur le thyrse présenté,  à l’article Thyade, dans le Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio,  3 en montre le battant, la pince et la faussure. Cette forme de thyrse, que les historiens d’art nomment le  « thyrse artificiel », fut progressivement substituée à la configuration originelle laquelle était  formée d’une branche de cornouiller terminée par une pomme de pin entourée de lierre. Au cours des élaborations successives, les attributs initiaux furent  remplacés par des pampres de vigne et leurs inflorescences (stylisées par une couronne de points), tandis que l’entortillement du lierre fut figuré par des rubans, auxquels s’ajoutent le tambourin et la clochette en tant qu’attributs de Dionysos. Le « thyrse à clochette » du musée de Madrid est comparable à celui du British Museum, également tenu par Dionysos, sur le vase dit de la malédition de Lycurgue.

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Malédiction de Lycurge (British museum)

Malédiction de Lycurge (détail)

La thèse de C. Ruck pourrait être défendue en mettant en question l’autorité de Darember et Saglio, par exemple en avançant l’idée les clochettes suspendues au thyrse artificiel seraient en fait des champignons, passés inaperçus aux yeux des historiens d’art. Cet argument ne peut être négligé a priori, car dans la second emoitié du 18e, l’intérêt pour le rôle des champignons dans la culture était loin d’avoir été éveillé. Il ne sera toutefois pas nécessaire de « chercher la faute » dans le parcours des historiens, car les deux céramistes ont peint un détail identique sur chacune des deux clochettes. En effet, une tache de couleur a été posé au milieu du « pileus », et cet élément de décor ne correspond, en rien, à l’univers des champignons, alors, qu’au contraire, il évoque, avec assez de précision, « le trou » caractéristique des clochettes ajourées,

Eléments pour l’identifcation des « clochettes à jour »

A) Repérage d’une anomalie

Les deux représentations du thyrse que nous analysons, sont conventionnelles, mais soignées;  nous pouvons en juger par la finesse avec laquelle sont stylisées les couronnes d’efflorescence. Un agrandissement de chacun des champignons fait apparaître une tache au milieu des « chapeaux ». Ce fait est intéressant, car il est intentionellement produit sur des oeuvres différentes, par deux artistes, en des lieux et des temps différents. Il s’agit donc d’une convention, ce qui écarte définitivement l’hypothèse qu’il s’agit de champignons, puisque ce détail stylistique ne correspond à aucune caractéristique qui leur soit récurrente.

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B) Explication probable

Les « clochettes à jour » sont rares relativement à l’ensemble des clochettes en provenance de fouilles archéologiques. Il s’en trouve cependant sufisemment que pour attester qu’il ne s’agit pas de « raté », ou de la traces laissées par une intervention de fortune, mais bien d’une catégorie, à part entière, de clochettes particulières.

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Age du fer (MAN, 33844)

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Clochette percée (époque romaine)

 La fonction de cette ouverture n’est pas claire,  ce pourait être un point de passage pour l’attache du battant par une cordellette terminée en forme de « noeud de capucin », mais un exemple datant de l’époque romaine 4 montre une ouverture losangée en position trop latérale que pour répondre à cette fonction; il s’agit donc, plus probablement, d’une ouverture destinée à modifier le son. Par ailleurs, le Musée d’Archéologie Nationale de Saint-Germain-en-Laye, présente une petite série de clochettes pendentifs, dont la forme campanulée correspond, assez bien,  à celle des clochettes suspendues aux deux thyrses.

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MAN, Clochette ajourée (âge du fer ) nécropole de Jonü (Azerbaidjan)

Réévaluation du cratère aux rennes

C. Ruck a rassemblé des arguments afin de défendre une hypothèse erronée, mais avec une apparence de crédibilité. Il est donc nécessaire d’examiner les faiblesses de son raisonnement et ensuite de s’interroger sur le contexte qui, précisément, permet d’y croire, indépendamment de la solidité de la démonstration.

Critique de l’argumentation de C.Ruck

C.Ruck présente sa thèse « in media res » avance son argument de la façon suivante:

A krater in the museo Arqueologico, Madrid, depict the reindeer’s dionoysian conotations as an antheogen. Dionysos and a maenad (one of the exstatic females possessed by the god) are riding in a chariot drawn by two spotted (like Amanita muscaria) reindeer, accompagnied by Silenos and a rabbit. The reindeer are being enticed forward by a mushroom dangling from a branch, like a carrot on the proverbial stick .  (p.106).

  Ainsi énoncée, la thèse n’est pas argumentée, elle repose seulement sur  l’évidence de la présence d’un champignon, lequel justifie d’emblée l’interprétation de la scène.   Le lecteur est ainsi supposé convaincu et Ruck ne cherche pas à critiquer sa propre intuition. Cette assurance permet de passer outre d’un examen pourtant nécessaire, puisque la description donnée par le Muséum archéologique National de Madrid (cf. infra) ne parle pas de rennes (reno) mais de cerfs (ciervos).

…se representa a Dioniso y Ariadna montados en un carro tirado por ciervos. El dios, semidesnudo, con un cántaro en la mano derecha y una rama florida en la izquierda, sostiene las riendas del carro.

Ce point est important: en effet,  l’identification des cervidés attelés au char de Dionysos n’est pas discutée par Carl Ruck, lequel ne conforte son interprétation, « en renne », que par la présence de tâches pareilles à celles des points blancs de l’Amanita muscaria, et dont l’association est chargée de renforcer l’évidence de la réalité du champignon. Pour appuyer sa thèse sur un fait,  C. Ruck n’a d’autre solution que de recourir au seul « renne » de la mythologie grecque, c’est-à-dire la biche de Cérynie, laquelle appartenait à Artémise et fut capturée par Hercule pour son 4e travail;  la biche de Cerynie ne peut être en effet qu’un renne.  Les textes grecs ne parlent jamais de rennes, mais  pluspart représentations de la capture de la biche de Cérynie par Hercule montrent un animal à cornes de cerf; pourtant dans les textes, cette biche est un animal mythologique femelle, et précisément les cervidés femelles ne porte des cornes, à l’exception du renne femelle. Toutefois, si la biche de Cerynie est un renne, le char de Dionysos n’est pas tiré par la biche de Cerynie. La démonstration étant quelque peu en suspens, Ruck passe à la représentation du sacrifice d Yphigénie telle que présentée sur un vase détenu par le Bitish Museum  5 dont il décrit la scène comme étant le  « Sacrifice of Iphigeneia; with the Victim Metamorphosing into a hind » et qu’il  commente (p.106) de la façon suivante « This for example, is what happened to Iphigeneia: Artemis substituted a reindeer on the altar in her stead « . La substitution de « reeindeer » à « hind » est ainsi fournie sans explication, alors que précisément, l’animal représenté sur le vase du British Muséum ne plaide pas en faveur d’un renne, car aucune forme de bois n’y est visible, et que comme déjà dit, les rennes sont en effet la seule espèce de cervidés pour laquelle mâles et femelles portent tous deux des bois, l’ambiguïté sur ce point est exclue.  L’intérêt est ici de rappeler que la biche de Cyrénie est liée à Artémise, et que la métamorphose transformation d’Hyphigénise en biche peut, en raison du renne, se comprendre dans un contexte d’usages de champignons hallucinogènes chamaniques.

La faiblesse de l’argument tient à ce qu’il est construit selon une rune dérive sémantique ( Umberto Eco ) dont la suite s’écrit ici : Dionysos/ attelage — attelage/ biche — biche /Artemise/ —Artemise / renne — renne/ champignon. Cette dérive « inférentielle » ne peut être appuyée de l’extérieur, car aucun écrit grec, qui nous soit parvenu jusqu’ici, ne fait état de l’intérêt, par ailleurs avéré, des rennes pour les Amanites.

Plaider à décharge

Dans la perspective de C. Ruck, l’iconographie des deux vases présentés, prouverait que les Grecs de cette époque liaient consciemment « un champignon » à la biche de Cyrène. Développons quelque peu l’argument, mais cette fois à décharge et dans la perspective des réseaux mnésique inconscients. Si de nombreuses correspondances peuvent être établies entre certains mythèmes d’origine sibérienne et ceux de la mythologie grecque, le cheminement concret dans le temps et l’espace de cette dérive de signifiants liés à usage rituel de champignons hallucinogènes n’est pas concrètement établi selon une série de preuves historiques. Bien entendu, sur toute l’Eurasie,  nous disposons, par exemple du corpus mythologique des « cerfs volants ». L’origine de cette « universalité des cervidés dans les cultures eurasiennes » est très vraisemblablement liée au fait que pendant plus de vingt mille ans, les populations, eurasiennes, jusqu’au  paléolithique supérieur, ont effectivement vécu – par, et dans la peau des rennes 6

. Si, en raison du changement climatique, les  migrations saisonnières du renne ont prit fin, sur le sud du continent, il y a 12.000 ans, la civilisation du renne s’est maintenue jusqu’à nos jours dans ses franges arctiques. Les Grecs classiques n’avaient, bien entendu, aucune conscience de ce que leur culture s’origine de l’âge du renne.  Toutefois, la comparaisons entre mythologies montre une similarité entre les réseaux de signifiants (à titre d’exemple, les grecs n’avaient, aucune idée de ce leur « ambroisie » était liée à « l’amrita » védique). La nature de cette transmission est en fait très loin d’être éclaircie, rien de sérieux ne nous permettrait de penser que l’usage rituel de champignons aurait été transmis consciemment, par exemple jusque à Delos et par une hypothétique « voie hyperboréenne ». Par contre, l’ensemble des travaux de C. Ruck met en évidence, et de façon incontournable, l’existence, dans les textes grecs, d’un réseau sémantique lié aux signifiants « champignons », comme à l’usage des drogues en général.  Si le réseau de liaisons conscientes entre le renne, le chaman et l’amanite font aujourd’hui encore le noyau de la culture des Evenks, la conscience ce réseau ne s’était pas ,st maintenue jusqu’à l’antiquité grecque.  Aussi, expliquer un vase grecs en se forçant d’y voir un champignon d’origine sibérienne est assurément un anachronisme, lequel ne peut alors être surmonté qu’en avançant une théorie de la « tradition cachée ». Devant cette impasse que constitue le « recour au secret », le modèle du fonctionnement de l’esprit dans la perspective des réseaux mnésiques offre une voie de compréhension objective et opérationalisable. 7

S’ils étaient coupés de leur racines « magdalénienes », les grecs disposaient d’un lexique pour lequel nous pouvons raisonablement penser que vocabulaire.

À décharge de l’interprétation panmyciste, le vase aux rennes assemble assurément des éléments figuratifs de la « transe dionysiaque « et du « voyage des âmes dans l’autre monde ». Aussi, les affects liés au thème eurasiatique des « cervidés volants » pourraient expliquer un rapprochement inconscient entre l’image d’une clochette et d’un champignon. Soulignons d’entrée que C. Ruck ne relève pas le fait que l’image de la carotte et du baton a été utilisée utilisée par Socrate à propos du pharmakon. De même, le second exemple de thyrse à clochette qui est ici présenté est lié à l’épisode de la malédiction, jetée sur Lycurgue par Dionysos, pour avoir tué Ambrosia, laquelle sera transformée en pied de vigne, ce qui rapproche de la boisson d’immortalité indo-européenne. Peut-être devrons-nous réinterpréter le thyrse à clochette, non comme un « secret », mais comme le produit d’association générée par le fonctionnement inconscient des réseaux mnésiques propres aux Grecs de l’âge classique. Comme annoncé, un atelier des Cahiers d’ethnomycologie critique sera consacré à l’examen détaillé du « vase aux rennes » et de ses implications.

 

 

https://books.google.be/books?id=g1NfAAAAcAAJ&pg=PA263&

http://artefacts.mom.fr/result.php?id=CLT-4001

Notes:

  1. Carl Ruck, The Apples of Apollo: Pagan and Christian Mysteries of the Eucharist, with Clark Heinrich and Blaise Daniel Staples (2000, ISBN 0-89089-924-X)
  2. Le vase aux rennes fait partie des collections du musée archéologique de Madrid
  3. en tant Illustration des Antiquités Grecques et Romaines, article Thyade par A. J. Reinach – figure 6923, p. 289 . Daremberg et Saglio (1877); la figure 6923, p. 289; ( cette figure du thyrse artificiel est reprise de Gerhard, Antike Bildwerke, planche CVII , Stuttgart 1827-1844. La source initiale, c’est-à-dire l’oeuvre d’art utilisée par Gerhard n’est pas précisée dans le Dictionnaire; ce thyrse pourrait donc être une reconstruction.
  4. L’objet est passé en salle de vente chez Vermot et associés (Paris 2015) 
  5. Apulian krater , 370 BC, British Museum – , sans plus. C. Ruck, sauf erreur de ma part, présente le vase du British Museum (fig. 22 , p. 107)
  6. Je ne développe pas l’argument, à ce stade, mais chacun aura compris l’importance de la « culture du renne » dans le domaine de l’ethnomycologie. En première apporche, consulter l’article de  Francine David  Claudine Karlin : Hier et aujourd’hui : des cultures du renne? Revue archéologique de Picardie. Numéro spécial Année 2003 Volume 21 Numéro 1 pp. 283-295
  7. L’opérationalisation de la théorie de réseaux mnésique à l’Histoire est en effet possible. Par exemple, si nous nous donnions la peine de construire le corpus exhaustif des représentations de thyrses de l’age grec, en prenant soin de distinguer, ceux qui sont « à clochette » de ceux qui ne le sont pas, il serait alors permis de croiser ces deux types de représentation avec les réseaux sémantiques qui leur sont attachés (le lexique des mots utilisés par le grecs pour dépeindre la scène ou les thysres interviennent).  Dans l’éventualité ou la densité de liens entre signifiants connexes « au domaine des drogues et de la transe »  serait ainsi avérée supérieure dans le cas des thyrse à clochette, le rôle du réseau mnésiques « des grecs anciens » sur le choix inconscient de cette représentation en serait démontré

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