Vinça

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État de la question

D’une auteur d’environ 3 cm, les « champignons » Vinça sont répertoriés comme « mushroom-shaped stud or stand »; ils font actuellement partie des collections de l’Université de Belgrade, sous les références 500,543,708.  Ces pièces archéologiques ont été mises au jour au cours des campagnes de fouilles dirigées par le Pr. Vasic, entre les années 1908 et 1931, sur les différents sites néolithiques Vinça (5200–4900 AC) situés près de Belgrade. Le courant panmyciste s’y réferre aujourd’hui, à la suite d’un bref commentaire de Marija Gimbutas  (The Godesses and gods of Old Europe, 1974 ) dans lequel l’archéologue émettait deux hypothèses : pour la première, il s’agissait de boutons décoratifs pour ceinture de hanche, et de l’autre des champignons phalliques, à résonnance « psychotrope ». Dans un sens, comme dans l’autre, les arguments avancés par M. Gimbuta sont faibles. Je  plaiderai à charge contre l’interprétation panmyciste en raison de l’absence, à ce jour, de discussion critique dans le courant panmyciste. Ultérieurement, je plaiderai à décharge en raison de nouveaux éléments qui devraient être pris en considération,  sans qu’il soit toutefois possible de trancher avant l’approfondissement de nos connaissances. 

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Mushroom-shaped objects of light green stone from the Vinca Site
M.Gimbutas, The Godesses and gods of Old Europe, p. 218.

Les sites Vinça ont fourni une très grande quantité d’objets, parmi ceux-ci, les « champignons Vinça » sont l’équivalent archéologique d’un hapax en linguistique, nous n’en avons qu’une seule observation. De plus, l’archéologie eurasienne ne présente, à ce jour, aucun artéfact similaire. Il serait donc nécessaire de disposer de quelques artéfacts semblables pour tenter de tenir des raisonnements qui ne seraient pas limités à prendre leurs « formes fongiques  » comme preuve que ce sont bien des icônes de champignons, et pour ensuite conclure circulairement qu’ils sont l’indice de l’utilisation rituelle de champignons dans la Vieille Europe balkanique .

Plaider à charge

Analyse du commentaire de Marija Gimbutas

« Dwelling areas at Vinca yielded a number of mushrooms carved out of light green rock crystal which may have stood on domestic altars or possibly been used as studs for hip belts. Mushrooms are universally known as aphrodisiacs, and the swelling and growing of a mushroom must have been noticed by the Old Europeans causing it to be compared to the phallus. The fact that mushrooms were carved out of the best available stone alone speaks for the prominent role of the mushroom in magic and cult. The Indo-Europeans in the days of the Rigveda made their miraculous Soma drink from fly­agaric (Wasson 1971), and it is possible that the Vinca mushrooms were connected with intoxicating drinks; at all events they are imitations of phalli (cf. the mushroom cap in PL 225, right). The shape of a mushroom or phallus occurs frequently in sculptural art as a human cap on figurines, and a phallic form can be inferred in the beautiful Butmir vases which are decorated in running spirals and stand on cylindrical legs which support a globular bowl. Magical power was obviously attributed to phallic objects and conferred unappropriate benefit. »

Gimbutas, op.cit. p.220.

Constatons tout d’abord le peu de place consacré à l’identification de ces artefacts; par ailleurs,  Marija Gimbutas ne conclut rien; elle se limite à avancer deux hypothèses.

A) L’hypothèse « hyp-belt »  (ceinture de hanches)

La première proposition de Gimbutas est de considérer leur éventuelle fonction comme boutons décoratifs, en les associant à deux figurines, également trouvées sur le site Vinça, lesquelles présentent manifestement une ceinture de hanche (hip-belt); l’argument s’arrête là.  Il est vrai que – vu du dessus- les « pieds et les « pileus  » de ces boutons fongiformes disparaissent, comme ce serait le cas s’ils étaient enserrés dans un dispositif de boutonnière afin d’être fixés, sur la ceinture, comme éléments de décoration.

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( Gimbutas, op.cit p. 44) . L’hypothèse de Gimbutas devrait être soigneusement examinée avant que d’être classée, soit comme preuve irréfutable d’un culte originaire du champignon sacré par les panmycistes et pour les autres, simplement oubliées ou laissées sur « une voie de garage  » comme – boutons décoratifs sur ceinture de hanches – (voir infra), mais dans les deux cas, sans que les hypothèses soient confrontées. Si elle devait être défendue, l’hypothèse de la ceinture de hanches devrait l’être au-delà de la simple « juxtaposition de deux images ». Ainsi, quelques questions mériteraient d’être soigneusement examinées : les datations et les localisations sont-elles cohérentes, dispose-t-on d’exemples similaires ? La taille des objets est-elle compatible avec la fonction et sa représentation ? D’autres objets peuvent-ils expliquer les représentations « en forme de disques » visibles sur la ceinture, etc. ? Ces questions doivent être, longuement, examinées avant que de conclure .

B) L’hypothèse « champignon »

Devant ces  formes « en champignon » (mushroom-shaped objects) il est assez tentant pour M.Gimbutas , de les interpréter  comme étant des » champignons « , et non des disques décoratifs, pour ensuite en associer plus particulièrement les deux figurines « les plus phalliques » (photo de droite) à la série bien établie des  objets phalliques  présents dans la culture de la vieille Europe [1] . Gimbutas suggère ainsi l’existence d’une métaphore « aphrodisiaque » entre « phallus » et « champignon ». Pour M. Gimbutas, cette identification n’est encore qu’une hypothèse, mais elle l’appuie sur le fait que ces artéfacts étant taillés  dans une pierre cristalline « out of the best available stone« , ils auraient pu figurer rituellement sur un autel ».

Marija Gimbutas présente ces alternatives sans trancher la question; à leur propos, elle écrit ‘… which may have stood on domestic altars or possibly been used as studs for hip belts; l’hypothèse ethnomycologique est ensuite rapidement appuyée d’une référence au « Soma », ouvrage dans lequel Wasson en appelait brièvement à l’article de M. Gimbutas à propos des représentations de crapauds dans le folklore lituanien (Soma, P. 190-191). Les « grenouilles et crapauds » sont en effet fréquemment associés aux champignons en raison de la présence d’une même substance hallucinogène (la  bufoténine)  dans la peau de certains batraciens comme dans l’Amanita muscaria, les représentations de grenouilles sont fréquentes en tant que symbole de fécondité parmi les artefacts de la Vielle Europe. L’enjeu est suffisamment sérieux que pour l’examen de ces « objets fongiformes »; d’autres recherches sont nécessaires autant à charge, qu’à décharge.   L’hypothèse d’une représentation de champignons utilisés comme décoration de ceinture est-elle plausible, il serait alors assez raisonnable  d’invalider la thèse champignon. Inversement, ces objets particulièrement fongiformes constituent-ils définitivement un « hapax archéologique », ou bien en est-il d’autres, oubliés dans les tiroirs …

Dans le fragment d’interview que nous reproduisons plus bas,  M. Gimbutas,  précise, vraisemblablement faute d’arguments nouveaux concernant les champignons, que s’il ne fait pas de doute que l’usage de psychotrope était connu dans l’antiquité, l’opium depuis le néolithique jouait un rôle majeur relativement à celui toujours possible des champignons.

« …We interviewed Marija at her beautiful mountain home — which overflowed with big-breasted wide-hipped goddess figurines and other archaeological artifacts – in Topanga Canyon, California an October 3, 1992. « 

David: A lot of the major themes you discuss: life giving, the renewing of the eternal earth, death and regeneration, energy unfolding, are well-known archetypal themes that occur during a psychedelic experience. I’m curious about whether you think that the Goddess-orientated cultures incorporated the use of mushrooms or some kind of psychoactive plant into their rituals, and do you take seriously Terence Mckenna’s notion that the use of psychedelics was the secret that was lost at Catal Huyuk?

Marija: I’m sure they had it. This knowledge still exists in rituals like Eleusis in Greece where now it’s clear that psychedelics were used. From the depiction of mushrooms, maybe you can judge that his was sacred, but this was perhaps not the most important. From Minoan engravings on seals, for instance, you have poppies very frequently indicated. Also, poppy seeds are found in Neolithic settlements, so they were conscious about that, they were collecting, they were using and maybe growing poppies like other domestic plants.

David: Do you see it influencing the culture?

Marija: Yes. From Dionysian rituals in Greece which can go back to much earlier times you get all this dancing, excitement, always at the edge, to a frenzy, almost to craziness. That existed even in the Paleolithic times, I would guess, but what they used is difficult to reconstruct. We have the poppy seeds, all right. Mushrooms? Maybe. But what else? The hard evidence is not preserved by archaeological record. It’s disappeared.

http://www.sibyllineorder.org/history/hist_marija.htm

Apporter la preuve d’une utilisation rituelle de champignons dans la Vieille Europe demanderait d’être plus solidement argumenté. Constatons d’abord que, si « rituel il y avait », alors, au vu de l’infime quantité des artéfacts de la Vieille Europe qui puissent être assimilés par leur forme aux champignons, il faudrait conclure qu’il s’agit d’un culte très marginal. Bien entendu, un point de vue critique en ethnomycologie ne réfute pas, a priori, que les champignons aient pu jouer un rôle dans la culture Vinca, il est même tout à fait raisonnable de penser le contraire, car les données linguistiques portant sur le réseau sémantiques lié aux champignons dans le domaine indo-européen ne laissent guère de doute sur le fait que le réseau mnésique lié aux champignons des habitants de Vinca  il y a 7.000 ans, devait  être assez proche du notre. La question semble devoir être  reformulée sous la forme – quelle importance peut-on attribuer aux champignons dans la culture de la vieille Europe ? – ce qui est tout différent.  Dans ce contexte, le risque de sous interprétation est aussi élevé que le risque de surinterprétation;  rejeter l’hypothèse champignon alors qu’elle serait vraie est aussi dangereux que de l’accepter alors qu’elle serait fausse. Par ailleurs si l’identification à des champignons devait être  validée, il faudrait encore s’attaquer au sens qu’il conviendrait de leur attribuer; l’éventuelle réponse à cette dernière question n’est ni simple ni évidente.

Tous les archéologues et collègues de Marija Gimbutas reconnaissent son exceptionnelle maîtrise du terrain; toutefois, la solidité de ses constructions théoriques est parfois critiquée. Quelque soit l’opinion que l’on porte sur la reprise du thème de la « Grande Déesse » par les mouvements new age, asseoir un mouvement social sur des bases archéologiques incertaines ne rencontre pas nécessairement l’assentiment des archéologues. Gimbutas n’avance nulle part que les « artéfacts fongiformes » soient  largement présents dans la Veille Europe. Remarquons encore que ces quatre objets, seuls connus,  sont issus du site Vinca, ajoutons encore que Ripinsky Naxon  signale l’existence d’un objet en forme de canard, également trouvé, à Vinca et dont la tête  est ornée de  deux  excroissance « fongiformes », ce fait ne peut être ignoré, par contre il est difficilement interprétable.

Conclusion

A ce stade, l’interprétation des  « champignons  Vinça » n’est pas démontrée, elle ne peut servir de référent comme ce fut le cas jusqu’ici. cette question doit être reprise sur d’autre bases.

Notes sur l’utilisation des « champignons Vinca » dans la littérature

McKenna
La date de la première apparition des « champignons Vinca » dans un contexte d’argumentation panmyciste semble remontrer à 1992  Terence McKenna (1992, T.Mc Kenna, Food of the Gods p.119 pour l’éd. paperback. 1993). L’argumentation de McKenna est inexistante, ces « mushroom-shaped objects » sont directement présentés comme « champignons ».
G. Samorini
De la même façon, Giorgio Samorini les présentent, sans  examen critique,  dès les premières versions de son site, sous la rubrique « archéologie européenne »  et avec  l’entête  « I funghi nel neolitico serbo » et pour ajouter, « Non sembrano esservi dubbi sul ruolo cultuale di questi oggetti. » (Leur rôle comme objet de culte ne fait aucun doute).
Dan Russel
 Shamanism and the drug propaganda, Dan Russell les signale également comme un fait acquis et sans la moindre discussion : « Vinca mushroom stones, from near belgade, C.5000 BC, where made from their most valued green rock cristal. » (p.44).

Peter Lamborn Wilson

Ploughing the Clouds: The Search for Irish Soma Lamborn Wilson cite l’hypothèse de  Marija gimbuta

Elisa Guerra Doce

Las Drogas en la Prehistoria, Evidencias arqueológicas del consumo de sustancias psicoactivas en Europa.

Jean-Luce Morlie ( octobre 2007)


 


  1. ^ cf. Gimbutas op.cit p. 216-218ç

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