Semiosis et mode d'interprétation symbolique

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L’objectif des cahiers d’ethnomycologie critique est de montrer comment ne pas « dire n’importe quoi » à propos du rôle des champignons dans la culture, de ne pas surinterpréter les données. Bien entendu, pour rester « objectif », il ne suffit pas de collectionner les données brutes sans rien y ajouter, d’abord parce toute donnée n’apparaît qu’au travers d’une interprétation minimale, fût-elle du type « c’est un fragment de poterie ». Mais alors, puisqu’il y a nécessairement interprétation, où faut-il s’arrèter? Comprendre le fonctionnement du mode d’interprétation symbolique éviter de sombrer dans  le panmycisme.

 

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Terme sémiotique, sémiosis: « mouvement d’avancée du signe vers le surgissement d’un nouveau signe », ce mouvement étant théoriquement sans fin, d’où l’expression: semiosis ad infinitum, aussi « mouvement de formation du signe lui-même », tiré du grec F0:,4fF4H sèmeiôsis : « action de signifier », issu de F0:,\@< sèmeion :  » …
www.jeanfisette.net/publications/semiosis.pdf

Agencement des concepts

Sémiose → dérive sémantique illimitée → mode d’interprétation symbolique →panmycisme.

La sémiose illimitée permet  l’enchainement de  dérives sémantiques, à partir desquelles, il est toujours possible de construire un mode d’interprétation symbolique qui soit ramené à un signifiant unique, (dans un  chapitre ultérieur, nous vérifierons que le modèle du réseau mnésique, rend compte de ces trois concepts au travers de la possibilité d’un signifiant « maître » …. arbitraire…).

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Qu’est-ce que la sémiose (ou la semiosis ) … en trois mots !

  • Le mot (le signifiant)  « pomme » correspond à un seul objet : la  pomme  , c’est à dire ici l’objet dont on parle (l’objet du monde réel, le référent, le denotatum).
  • Par contre, le signifiant « confortable » ne correspond pas à un objet du monde réel, il s’attache par contre à une multitude « d’objets »; par exemple  …  un fauteuil … une position … une « opinion » confortable …

L’idée clef de la sémiose est que le « sens », la « signification » attachée à  un signifiant dépend du contexte dans lequel il est employé, ce qui revient à dire que les signifiants sont ouverts à … beaucoup de « significations ».  Dès lors, dans le fatras qui s’annonce, la question est décider quelles sont les significations intéressantes de celles qui ne le sont pas. De fait, si  à propos de chaque mot,  « tout est dans tout et réciproquement », il n’y a rien à ajouter.

Pour approfondir:

Le texte de Jean Fisette Sémiosis/semiosis   (téléchargeable en PDF,10 p. ) présente diverses facettes de ce concept.

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Modèle de la sémiose illimitée

Il revient à Charles S. Pierce d’avoir introduit l’illimitation de la semiose, c’est à dire la production illimitée du sens, en la justifiant d’une une sémantique ternaire, laquelle ajoute, au couple signifiant / signifié, la notion d’interprétant. Bien sur, dans la perspective saussurienne, la chaine des signifiants s’étendait déjà en réseau,  c’est à dire que tout mot d’un dictionnaire en renvoie, à d’autres, lesquels se renvoyant les uns aux autres font le dictionnaire.  Pierce y ajoute l’idée d’interprétant, c’est à dire, l’effet d’un signe dans l’esprit du lecteur, ce qui élargi considérablement le champ de la signification, puisqu’il ne s’agit plus de suivre le réseau présenté par le dictionnaire, mais le cheminement de la lecture du signe dans l’esprit de chacun.

Dans la perspective de Pierce, le signe est lu, ce implique la prise en compte d’un effet global des signes sur l’esprit humain tout entier, et celà  d’autant plus que tout interprétant ne se comprend qu’au travers d’autres interprétants.

En référence à la sémiotique de Pierce, dans le dernier tiers du 20e siècle,  J. Kristeva et J. Derrida ont ouvert la voie à une conception globale et dynamique de l’interprétation.  Un texte est « ouvert » en son amont du fait qu’il est un agencement effectué, par l’auteur,  entre des codes littéraires antérieurs son oeuvre,  laquelle ne peut  se comprendre sans eux. La lecture du texte est également illimitée vers aval, du fait du lecteur est légitimé à s’emparer du texte en fonction de ses  références propres, pour le déconstruire et le reconstuire  « ad infinitum ». Selon cette lancée, une question vient naturellement en bout de course : « l’auteur a-il voulu vraiment dire ça » ? ! Est-ce que ça vaut vraiment la peine de faire remarquer que les couleur du manteau du père Noel sont le rouge et le blanc et qu’elles sont semblables à celles observées sur le chapeau de l’Amanite? Cette interprétation de « Santa-Claus » est elle « déjà en germe » dans l’esprit du chaman sibérien ? Le concepteur de la réclame initiale pour Coca-Cola était-il conscient des propriétés psychotropes de l’Amanite ? Quel était, au 18e siècle, le degré de conscience des « locuteurs de l’allemand » relativement au « Gluckpilz » ? etc.

Les limites de l’interprétation

L’ ouvrage d’Umberto Eco Les limites de l’interprétation est une critique des usages abusifs de la sémiose illimitée dans la seconde moitié du 20e siècle, Pour U. Eco, «L’interprétation, n’est pas issue de la structure de l’esprit humain, mais de la réalité construite par la sémiosis.

[…] dès que la communauté s’est arrêtée sur une interprétation donnée, on a la création d’un signifié qui, s’il n’est pas objectif, est du moins intersubjectif et est, de toute façon, privilégié par rapport à n’importe quelle autre interprétation obtenue sans le consensus de la communauté.» (p. 382). 

Ce dernier argument déplace la question de l’ouverture du sens pour l’individu en le renvoyantvers la communauté. La question de l’ouverture du sens et de son illimitation est retournée sur la question du caractère – nécessairement partagé – du sens.

Vu sous l’angle du sens partagé par un groupe social, l’ethnomycologie peut revenir à essentiel, c’est à dire déterminer la sémiosis qui fut à l’oeuvre, à propos de champignons, et qui partagée une époque donnée de l’histoire, mais en se refusant d’y adjoindre les dérives sémiosiques qui sont aujourd’hui dans nos possibilités. Ce qui revient à dire, qu’il ne faut pas se laisser aller, comme pour toute interprétation historique, à produire une lecture des données qui soit anachronique. Il est donc nécessaire de prendre en compte   » l’outillage mental «  de l’époque pendant laquelle ont été produites les données que nous analysons aujourd’hui, (par exemple, comme l’a montré Lucien Febvre 1, parler de « l’athéisme » de Rabelais est  un anachronisme. Rabelais fut moine franciscain et ses plaisanteries « hérétiques » sur l’Église, appartiennent en fait à l’esprit du temps qui annonce la réforme humaniste, mais en aucun cas Rabelais ne pense la fin de la religion et la négation de l’existence de Dieu).

Puisque selon U. Eco, le sens est en quelque sorte historiquement fixé par la communauté qui le partage, cela implique de reconnaitre la légitimité de l’interprétation panmyciste à l’intérieur de la commnauté panmyciste, et donc de reconnaîre qu’à l’intérieur de cette communauté les couleurs du manteau du Père Noël ont un sens.  Dans cette perpective, il n’est pas possible de limiter l’interprétation des données, non pas en décidant, a priori, sur ce qui serait la « limite du raisonable de toute sémiosis », mais par contre, en prenant position , sur la liste des procédés d’interprétation jugés raisonables; par exemple en rejetant l’anachronisme.

La liste des moyens « raisonables » est également délicate à établir exhaustivement et à priori. Par contre, nous pouvons écarter ceux que nous pouvons juger a priori  « déraisonables », parce que précisément ils ne contiennent pas de mécanismes limitant l’interprétation, c’est à dire, comme nous allons le développer, à l’exemple de la dérive sémantique, lorsqu’ils relèvent de la faculté qu’a l’esprit de produire de la  semiosis illimitée .

Dérive sémantique

L’illimitation des dérives sémantiques se comprend selon le modèle, donné par U. Eco, d’une série d’objets A, B, C, D…, caractérisés chacun par une liste de critères de type (a,b,c…). Au terme du processus de dérive, l’objet final ne partage plus aucune caractéristique de l’objet initial.

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« Simplification » d’une dérive sémantique.

L’objet A est défini comme (A-abc) et l’objet (B-bcd), il sont ainsi sont comparables selon les critères « b » et « c », mais ne le sont pas selon a et b ; de même, les objets (B- b,c,d) ; (C-c,b,e) ; (D-d,e,f). A,B,C, et D peuvent être mis en relation sur la base de la présence de caractéristiques communes aux couples d’objets successifs A/B, B/C, D/C … Par contre, la simplification, c’est-à-dire l’effacement, des rapports intermédiaires, fait que les objets A et D n’auront plus aucun point commun, alors même qu’ils sont reliés par une suite de significations à chaque fois partagées deux à deux. Ce schéma peut être retraduit en suite de relations mnésiques ainsi la signification, sur le principe, la signification de A est formée par les arcs (a-b), (b-c), (a-c), tandis que la signification de D par les arcs (d-e) (e-f) (f-d) ce qui implique qu’il n’y ait aucun point commun tout en faisant partie du même réseau. Une remarque encore, nous avons arbitrairement fermé la définition de chaque terme par trois critères, alors qu’en principe, la liste des critères peut elle-même être illimitée, ce qui serait formalisé sous la forme A abc … Dans cette perspective, il demeurerait toujours une suite de critères très éloignés, selon lesquels n’importe quel terme de la suite serait comparable à n’importe quel autre. Nous nous retrouvons alors dans la situation où « tout est équivalent à tout et réciproquement », ce qui du point de vue de la compréhension, n’avance guère .

Plus prosaïquement, le fait que la mise en relation soit toujours possible n’implique pas que le sens soit pertinent. Par exemple, sur le mode enfantin, la série : selle de cheval > cheval de course> course à pied, > pied de cochon … , permet, en effet, de « vendre n’importe quoi ».

Remarques sur la métaphore Travaux

formecanoniquemetaphorePrésentation : Problèmes de la métaphore ,[article]sem-linkJ. Molino sem-linkF. Soublin sem-linkJ. TamineLangages Année 1979 Volume 12 Numéro 54 pp. 5-40Fait partie d’un numéro thématique : La métaphore

(Remarque: sur le plan formel, la question de la validité de la dérive sémantique équivaut à celle de la family resemblance chez Wittgenstein. Cette similarité rapproche le panmycisme des « jeux de langage », et donc, comme l’indique Wittegenstein, de la faculté de subsumer quelques aspects de plus anciennes formes de langage, mais sans en rendre raison, pour autant)

But if someone wished to say: “There is something common to all these constructions–namely the disjunction of all their common properties”–I should reply: Now you are only playing with words. One might as well say: “Something runs through the whole thread–namely the continuous overlapping of those fibers.”

Aphorism 65-69 from
Wittgenstein,  Philosophical Investigations.

À l’avenir j’attirerai inlassablement votre attention sur ce que j’appellerai des jeux de langage. Ce sont des manières d’utiliser des signes plus simples que celles dont nous utilisons les signes dans notre langage quotidien (…). Les jeux de langage sont les formes de langage par lesquelles un enfant commence à utiliser les mots. L’étude des jeux de langage est l’étude de formes primitives du langage, ou de langages primitifs.

Wittgenstein, Cahier Bleu, trad. Goldberg et Sackur, p. 56.

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Le mode d’interprétation symbolique

Dès lors que la « symbolique du champignon sacré » envahit tout, il est nécessaire de comprendre ce que pourrait être un « symbole »

Umberto Eco, dans son Traité de sémiotique générale, s’est attelé à définir la « signification symbolique »; après l’examen des réponses déjà apportées à cette question difficile, il fut amené à conclure qu’il n’y a pas de définition cohérente du symbole comme signe, mais que par contre, il est possible de caractériser un mode d’interprétation symbolique au travers de l’usage de la dérive sémantique illimitée. L’idée est assez tranchante dans la mesure où le mode d’interprétation symbolique suppose que l’interpréteur se choisisse, a priori, un signifiant maître (U. Eco parle de « choisir un dieu auquel le discours renvoie » ). Dans cette perspective, l’ensemble des opérations sémantiques, aussi acrobatiques soient-elles, permettra de ramener n’importe quels signifiants vers un signifiant de départ aussi unique qu’arbitraire. Pour la lecture du tableau de Verrochio par Heinrich, il s’agit d’une opération de retournement de la colombe, suivie de la superposition d’une coupe transversale d’Amanite. Notons-le au passage, l‘ensemble plus ou moins arbitraire du tissage des signifiants produit un effet de réel du à la consistance du système d’affects ayant en quelque sorte « mené la danse » en dehors de la conscience de l’interpréteur. Remarquons déjà que le mode d’interprétation symbolique, tel que défini par U. Eco, peut être aisément opérationnalisé par le modèle des réseaux mnésiques, notamment parce qu’il rend compte de l’illusion et de l’arbitraire de la production de significations par dérive sémantique à partir d’un signifiant maître.

Notes:

  1. Lucien Febvre, Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais

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