Dérive sémantique

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Le panmycisme, c’est à dire “l’explication tout champignon”, utilise la dérive sémantique illimitée, comme mécanisme de production d’ une lecture anagogique des traces culturelles (textes, images …) relatives aux champignons, telles qu’elles se présentent, le plus généralement, sous forme d’un empilement de  sédimentation inconscientes.


Exemple de  dérive sémantique

Analyse de l’interprétation du tableau de Verrochio – Le baptême du Christ –  par C. Heinrich.

Nous appliquons  le modèle de la dérive sémantique illimitée proposé par Humberto Eco sur ce texte de C. Heinrich. La logique d’argumentation logique cherche à convaincre le lecteur de ce que le tableau deVerrochio à révélerait  intentionnellement “la vraie nature du rite de la transsubstantiation”.

… Andrea dal Verrocchio was the teacher of Leonardo da Vinci, who himself did some of the painting of The Batism of Christ (fig. 41 and plate46). It appears innocent until the fly agaric keys put to the lock. A tracing of the dove at the top produces a quite respectable likeness of a fly agaric cap and a portion of the stalk in cross-section (fig. 42). The bird’s red beak may have been meant to stand for the red skin of the cap, but even so the golden rays issuing from the beak touch and create an identity with John’s red-gold dish and Jesus’ head, especially his red and white nimbus. Jesus, who told John that Jesus must be immersed, is standing on only one leg All attention in the painting should be on the Lord of the Universe, but the angel closest to Jesus is distracted; he is staring at the other angel’s nimbus as if to call our attention to it. Both haloes, and John’s also, have the shape, relative size and coloration of mature fly agaric discs.

There is one more distracting element in the painting: the black bird pointing like an arrow to the grove of trees on the hilltop. These trees have been carefully painted to reveal to the viewer that they are a species of pine or other conifer. John isholding a staff in his left hand with a banner that says “Behold the lamb of God,” the putative words he spoke when he saw Jesus. Mounted on the top oft he staff is a cross of red-gold; the horizontal and vertical axes cross precisely at the base of the trees pointed out by the bird, X marks the spot. It is here beneath the trees that we may behold the lamb of God who sheds his blood for many; here it is that the cross of death is transformed into the golden cross of life. The fruit o fthat cross is the body of the savior, by which we have salvation only if we eat its flesh and drink its rosy blood. Hallelujah….

(C. Heinrich, Magic Mushroom in Religion and Alchemy, p. 199).

L’argumentation d’Heinrich peut être découpée comme suit :

  • L’appel à Leonard de Vinci contextualise  une haute tradition … sous-entendue ésotérique,  puisque liée à Vinci,
  • le tableau semble anodin, “it appears innocent” mais :
  • la clef de lecture que constitue le champignon produit “a quite respectable likeness” dans l’identification du chapeau et du pileus d’un champignon,
  • le rouge du bec de la colombe correspond au rouge du chapeau de amanite, les rayons “rouge doré” qui émanent de la colombe s’associent au “rouge doré” de la coupe du baptême, dans laquelle se reflète la figure de Dieu,  ainsi qu’à la coloration des auréoles des anges lesquelles sont implicitement considère comme symbole pour la nature  anthéogène de l’amanite ;  le fait que l’un des angelots porte son regard sur l’auréole de l’autre montre la nécessité d’un décryptage de la signification symbolique des auréoles.
  • le haut de la crosse porte également une croix rouge et or,
  • un second oiseau pointe vers des conifères ( C.Heinrich ne précise pas, mais puisque les amanites peuvent êre  liées aux conifères par leur mycorhize, l’intention cachée du tableau s’éclaire  : le sacrement du St-Esprit traduit secrètement la vraie nature anthéosacramentelle, et son ‘équivalent sous la forme du corps du sauveur.

Telle qu’ainsi découpée, l’argumentation de C. Heindrich se réduit à une chaîne de  métaphores :  – Verrochio est à Vinci –  comme  – Vinci est à ésotérisme – , et ainsi de suite…

  • A. delVerochio /L.Vinci
  • L.Vinci/ connaissance  ésotérique
  • Connaissance ésotérique/ Saint-Esprit
  • Saint-Esprit / rouge doré
  • Rouge doré /auréoles
  • Rayonnement doré  / l’oiseau blanc
  • Oiseau noir/ crosse dorée
  • Crosse dorée /conifère
  • Conifère/amanite

L’interprétation symbolique peut être particulièrement étonnante. Ainsi, dans sa lecture du tableau de Verrochio – le baptême du Christ–, Clark Heinrich voit une Amanite en coupe transversale, dans  dessin –renversé–  de la colombe qui porte le Saint-Esprit. Pour C. Heinrich, cette transformation “prouve” que ce tableau déguise une symbolique cachée dans la représentation de Saint Jean Baptiste lorsqu’il baptise le Christ d’une main , et que de l’autre,  il tient un parchemin sur lequel est écrit  “Ecce Agnius D(ei), tandis que le Saint-Esprit descend sur le Christ, sous la forme d’une colombe lâchée par les mains de Dieu.

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 Baptême du Christ, d’Andrea del Verrochi Saint Esprit (détail) et Illustration de C. Heinrich fig 42, P.119, destinée à prouver la signification mycologique du Saint- Esprit. Magic Mushroom in Religion and Alchemy P.199.

( Accessoirement, Heindrich fait appel à la complicité du lecteur au thème  par un appel érudi au “monosandalisme Wassonnien”, [ Persephone’s Quest, p. 60-67 )  Selon Heinrich, l’un des pieds de Jésus ne poserait pas sur le lit du fleuve (Jesus, who told John that Jesus must be immersed, is standing on only one leg). Un examen plus précis ne semble pas confirmer cette assertion, les deux pieds semblent poser sur une pierre relativement plate dont le  rendu le contour est rendu visible.

verrochio détail

Heinrich ne commente pas non plus l’allusion à “Ecce Agnius D..”  (remarquer le I ), sans doute laisse-t-il le soin au lecteur d’entretenir une certaine complicité avec une possible lecture ésotérique de la Madonne de Terra Nova par Raphael , laquelle figure trois enfants saints,  puisque auréolés …  mystère … icon_wink

Terra nova verrochio2


Modèle de la dérive sémantique illimitée.

Umberto Eco, dans son Traité de sémiotique générale, s’est attelé à définir la « signification symbolique » ; après l’examen, très serré, des réponses déjà apportées à cette question difficile, il fut amené à conclure qu’il n’y a pas, sur le plan linguistique, de définition cohérente du symbole comme signe, mais que par contre,  il existe un mode d’interprétation symbolique . L’idée est assez tranchante dans la mesure où le mode d’interprétation symbolique suppose que l’interpréteur se choisisse a priori un signifiant maître (U. ECO  parle de “choisir un dieu auquel le discours renvoie” ) Dans cette perspective, l’ensemble des opérations sémantiques, aussi acrobatiques soient-elles, permettra de ramener n’importe quels signifiants vers un point d’arrivée aussi unique qu’arbitraire. Pour la lecture du tableau de Vezrrochio par  Heinrich, il s’agit d’une opération de retournement de la colombe, suivie de la superposition d’une coupe transversale d’Amanite. Notons-le au passage, l‘ensemble plus ou moins arbitraire du tissage des signifiants produit un effet de réel du à la consistance du système d’affect ayant en quelque sorte « mené la danse » en dehors de la conscience de l’interpréteur. Je me permettrai de souligner que le mode d’interprétation symbolique, tel que défini par U. Eco, peut être aisément retraduit dans le modèle des réseaux mnésiques, notamment parce qu’il rend compte de l’illusion et de l’arbitraire de la production de significations par dérive sémantique.

L’illimitation des dérives sémantiques se comprend selon le modèle donné par U. Eco d’une série d’objets A, B, C, D…, caractérisés chacun par une liste de critères de type (a,b,c…)
simplification dérive sémantique
« Simplification » d’une  dérive sémantique.
L’objet A est défini comme (A-abc) et l’objet (B-bcd), il sont ainsi sont comparables selon les critères « b » et « c », mais ne le sont pas selon a et b ; de même, les objets (B- b,c,d) ; (C-c,b,e) ; (D-d,e,f). A,B,C, et D peuvent être mis en relation sur la base de la présence de caractéristiques communes aux couples d’objets successifs A/B, B/C, D/C … . Par contre, la simplification, par effacement, des rapports intermédiaires fait que les objets A et D n’auront plus aucun point commun, alors même qu’ils sont reliés par une suite de significations à chaque fois partagées deux à deux. Ce schéma peut être retraduit en suite de relations mnésiques ainsi la signification, sur le principe, la signification de A est formée par les arcs (a-b), (b-c), (a-c), tandis que la signification de D par les arcs (d-e) (e-f) (f-d) ce qui implique qu’il n’y ait aucun point commun tout en faisant partie du même réseau. Une remarque encore, nous avons arbitrairement fermé la définition de chaque terme par trois critères, alors qu’en principe, la liste des critères peut elle-même être illimitée, ce qui serait formalisé sous la forme A abc … Dans cette perspective, il demeurerait toujours une suite de critères très éloignés, selon lesquels n’importe quel terme de la suite serait comparable à n’importe quel autre. Nous nous retrouvons alors dans la situation où « tout est équivalent à tout et réciproquement » ce qui du point de vue de la compréhension, n’avance guère.

Plus prosaïquement, le fait que la mise en relation soit toujours possible n’implique pas que le sens soit pertinent. Par exemple, sur le mode enfantin, la série : selle de cheval > cheval de course> course à pied, > pied de cochon … , permet, en effet, de « vendre n’importe quoi ».

Remarques à propos des dérives sémantiques illimitées.

L’interprétation des données ethnomycologiques s’appuie le plus souvent sur les notions de symbole ou d’archétype; l’ethnomycologie  avance ainsi,  « en roue libre » et au risque de s’enfoncer dans le panmycisme. Lorsque Santa Claus parcourt le ciel avec son traîneau, ses rennes, son manteau rouge bordé de blanc et,  puisqu’il représente une boisson initialement  à base de coca, il  renverrait, dès lors, à l’archétype du chaman sibérien, lequel consomme des amanites, rouges à points blancs, en compagnie de ses rennes qui effectivement en sont friands. Outre que Santa Claus est une invention récente, reprenant certains traits de St Nicolas, il n’y a aucune filiation de récits qui, partant des chamans sibériens, conduiraient sans solution de continuité au père Noël. Les tchouktches, il y a sept mille ans, n’y pensaient pas. Dans un ouvrage érudit, Cristian Ratch et Claudia Mûller-Ebbeling proposent  de “retrouver” une lecture symbolique [1.  C. Ratch, C Mullller- Ebbeling, Pagan Christmas, The plants, Spirits, and Rituals at the Origins of Yuletide,  german ed. 2003. ed  engl trad. K.Lueder et R.Lorenzo,  2006, ed. Inner Tradition International. “In this book we will explore the symbolic meaning behind Christmas and the triumphant spread of Christmas ethnobotany… We will also explore the shamanic and pagan roots of Christmas customs many of us take for granted, including the origin of Santa Claus’s traditional red and white garb and his yearly flight through the winter night sky in a sleight pulled by reindeer.”] du “Noël payen” (Yuletide), au travers d’un recensement des plantes psychotropes qui lui sont associées à toutes les époques et sur tous les continents, et dont l’Amanita muscaria n’est qu’un exemple. Sur une base ethnobotanique, l’ouvrage construit ainsi  une herméneutique de Noël,  dont les auteurs rappellent d’emblée que celle-ci échappe à la conscience des acteurs du rituel de Noël .

Nothing is more frustrating to the ethnologist than the fact that informants not always provide answers for certain questions. When I asked the Lacondon Maya of Chiapas, Mexico, why they strung up the skulls of the animals they shot, I received the curt answer, “Because that’s the way it’s done.” Clearly the sense and meaning of many ritual activities are forgotten with the passing of the centuries. This is exactly what would happen if an ethnologist were to take a survey among modern people to ask them why they celebrate Christmas, why they put up a Christmas tree, why they use a certain evergreen to decorate their rooms, and why certain scents are associated with Christmas. Rituals are like theatrical plays or operas. With the passage of time, their content is continuously reinterpreted and imbued with contemporary meaning. Rituals are ideal surfaces for projection. They consist of symbols that are interpreted unconsciously or personally.

Cristian Ratch et Claudia Mûller-Ebbeling, op.cit pp.2-3

Si nous considérons les liens qui ramènent Santa Claus à ses origines supposées, ceux-ci n’existent que dans l’assemblage de significations que se construit, « dans son esprit », le lecteur herméneutique, alors que nous ne savons pas grand-chose de « ce qui s’est authentiquement passé » pour que nous puissions, par exemple, lier la figure de Wotan à Santa Claus. Par ailleurs, nous comprenons mal par quel processus inconscient ces deux notions se retrouvent subitement associées dans le cerveau du lecteur herméneutique. Devant l’existence d’un processus inconscient, l’explication passe usuellement par l’usage des notions de symboles et d’archétypes. Concrètement nous serions bien en peine d’établir la filiation entre les vêtements “rouges et blanc” du Père Noël et les couleurs de l’Amanite, sauf à supposer que tout ce qui est rouge et blanc, est susceptible de renvoyer « lorsque ça nous arrange » à l’archétype ou au symbolisme de l’Amanite [1. cette dérive par les couleurs de l’amanite est une constante de l’interprétation anthéobotanique] Bien entendu, la seule juxtaposition de données ne suffit pas pour écrire l’Histoire .[1. Selon l’expression de Paul Veyne, « L’Histoire est un récit vrai » , in –Comment on écrit l’Histoire ?] Bien entendu, nous ne pouvons nous passer d’interpréter les matériaux, une fois ceux-ci rassemblés et vérifiés, mais comment ne pas les « surinterpréter »? La première évidence est de résister au charme des faits, pas vraiment vérifiés, mais qui plaisent à l’interprétation que l’on s’est choisie.

Une seconde précaution contre “l’interprétation en roue libre” est d’évaluer la validité des arguments construits sur le modèle de la dérive sémantique, laquelle produit tout d’abord l’illusion d’une connaissance. Reconnaître cette propension, toute naturelle à l’esprit humain, est obligé, pour autant que l’on veuille éviter de mettre le réel historique entre parenthèses. Au contraire, il est permis de considérer la connaissance des symboles comme la voie d’entrée dans une réalité seconde. La finalité de cette position est directement Ratch et Mullller- Ebbeling,  “Plant spirit appears in visionary consciousness as anthropomorphic beings that can speak with any one, in any language. You need only ask – talk to them – and they will reveal the secret of the normally invisible natural word to those eager for the knowledge. The shamanic world laugh an sings.  [2. «Mais ne reste-t-il pas indispensable de se raccrocher à cette vieillerie, “le réel”, “ce qui s’est authentiquement passé” comme disait Ranke au siècle dernier?» : Pierre Vidal-Naquet dans une lettre à Luce Giard, à propos de L’Écriture de l’histoire de Michel de Certeau ]. Il restera ensuite à comprendre comment fonctionnent ces dérives, comment historiquement se sont construit, hiers, les matériaux avec lesquels nous ajoutons, aujourd’hui, de nouvelles couches d’interprétations; sur ce point plutôt que de recourir aux archétypes, nous prendrons le modèle des réseaux mnésiques comme cadre théorique.  Corrélativement, nous pouvons constater l’effet d’inconnaissance produit par l’usage incontrôlé des dérives sémantiques. De fait, un mécanisme  nos cerveaux acceptent assez facilement la figure de “Santa le chaman” et la propage aisément comme légende urbaine [4. Pour jauger  la propagation de cette légende urbaine,  il suffit de taper “santa-Claus shaman”  dans un moteur de recherche] justifiant sa propre origine.  Une fois ce “néo mythe” établi et diffusé, il ne reste alors d’autre forme de compréhension, que de théoriser les traits chamaniques de l’interprétation de Santa Claus en recourant aux interprétations symboliques ou archétypales, ce qui achève de boucler la boucle (pour une critique de l’usage de la notion d’archétype en anthropologie, voir par exemple, Jean-Loïc Le Quellec, Jung et les archétypes, un mythe contemporain) .

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