Grünewald

État de la question.

Si la présence d’un champignon sur le vase aux “rennes” ou le bas-relief de Pharsale  relève de l’auto persuasion, sous preuve du contraire, il ne semble guère discutable qu’un champignon ait été intentionnellement placé sur le retable d’Issenheim par  Matthias Günewald. Les auteurs de The Apples of Apollo n’hésitent pas à écrire à propos de ce tableau :

We are divulging secrets about Mysteries that (perhaps) still exist today, but the obligation of the ethnographer is not to destroy the ethos investigated. Hence we are sworn to secrecy and will cite no confidential informants, but confine our evidence only to those sources that are public and available…

C. Ruck, D. Staples, C. Heinrich, Apples of Apollo, p. 143. (2001)

Il s’agit d’un minuscule détail de l’imposant tableau de Matthias Grünewald représentant  la visite de Saint-Paul à St Antoine ( volet droit de la deuxième ouverture du retable d’Issenheim)

Retable d’Issenheim

Détail

Matthias Grünewald représente  la visite de Saint-Paul à St Antoine ( volet droit de la deuxième ouverture du retable); le peintre semble attirer l’attention sur un champignon.

Reconnaître la présence d’une minuscule Amanite tue-mouche (mais comment l’identifier formellement)  dans un tableau chrétien n’implique pas l’existence d’un culte du “champignon sacré” par une élite ecclésiastique. À l’opposé,  sa présence serait significative de la profondeur du savoir des herboristes, autant que de leurs préoccupations évangéliques et linguistiques.

L’identification d’un champignon sur le retable d’Issenheim n’appelle pas une interprétation ésotérique. Quelques éléments confortent l’identification à une Amanite tue-mouche; par exemple, la présence d’un cervidé en arrière-plan (un renne?). Par ailleurs la représentation d’un corbeau amenant chaque jour la nourriture de saint Antoine sous la forme d’un pain (rabenbrot) évoque le fait que “pain de corbeau” est un nom vernaculaire de l’Amanita muscaria, entre autres, dans quelques langues germaniques. Bien entendu, cette identification devrait être validée par un groupe d’experts munis des techniques les plus modernes, ou plus simplement par l’accord des historiens d’art.

    Remarquons encore que C. Ruck et B. Staples 1 suggèrent qu’une seconde Amanite aurait pu être effacée, volontairement ou involontairement, lors de la restauration du tableau, après la Première Guerre mondiale. Il s’agit là d’une hypothèse factuelle, indépendante de toute interprétation, ce point serait à vérifier par les historiens d’art également.


Sous réserve de confirmation, une Amanite tue-mouche serait donc située en un point stratégique du quatrième panneau arrière du retable d’Issenheim. Ce tableau représente la visite effectuée par St Antoine auprès de Saint-Paul de Thèbes, lequel vit en ermite; un corbeau lui apporte chaque jour sa nourriture. La scène représente l’instant où le corbeau anticipe cette visite et apporte une double ration de « pain de corbeau », l’anecdote est tirée de la biographie de St Antoine par St Athanase.

Les auteurs de Apples of Apollo commentent la découverte de ce champignon en appelant au regard du spectateur :

“The eyes wander across the earth, much as it would while walking in a forest: absently, at peace, observing with a walker’s air of reverie. And also, as a walker in any mountain terrain delighting the vegetation, always noticing the hidden. In this case nearly missing the Amanita muscaria growing directly above the cupped hand of St. Anthony, almost lost in a log, blending, with it as a mushroom will, dappled blend into a forest floor. But once seen, it will not disappear…”

Apples of Apollo, p. 229.

Sans être appuyée d’aucun élément analytique, ce procédé, de simple rhétorique, relève de l’anagogie : la force de l’évidence visuelle est supposée recueillir l’adhésion des lecteurs .

Position de l’Amanite dans la géométrie du tableau.

Le centre du tableau est occupé par un jeu de mains particulièrement élaboré; Saint-Paul regarde l’arrivée du corbeau qui depuis plus de soixante années lui apporte chaque jour sa nourriture. Cette fois, ce corbeau tient dans son bec une double ration destinée à nourrir également St Antoine, lequel tend la main droite afin de recevoir l’offrande que laissera tomber le corbeau. La direction du bras de Saint-Paul redouble la ligne du regard en direction du corbeau; cependant la main ne suit pas le geste du bras et introduit une double bifurcation en direction d’un cervidé placé en arrière-fond, précisément à hauteur de l’Amanite. La position des doigts de la main est particulièrement élaborée, l’index pointe en direction d’un renne (identifié par la taille ?), il est bien établi que les rennes sont friands de la ‘tue-mouche, lesquelles dans de nombreuses langues portent le nom de “pain de corbeau“. La géométrie du tableau permet de suivre cette interprétation : le renne (?)  situé, très en arrière plan, est occupé à brouter, son museau est à la verticale de la miche de pain tenue par le corbeau. Complémentairement, l’amanite est précisément à la verticale de la main de St Antoine. Par ailleurs, par un effet de perspective, la position de l’annulaire (replié) de St Antoine est strictement alignée en prolongement d’une bûche au bout de laquelle l’amanite se trouve représentée.

Détail du jeu de mains en direction de l’Amanite.

Que d’anciennes connaissances en herboristerie soient représentées dans un retable Antonin ne doit pas surprendre, puisque les Antonins avaient comme ligne de conduite  «d’ évangéliser et se laisser évangéliser par la religiosité populaire ». L”ordre traitait le mal des ardents dont les symptômes sont, en outre de la gangrène sèche, la survenance de violentes hallucinations dont l’origine tient à la consommation de seigle ergoté. Dans ce cadre, la présence d’une Amanite dans le tableau de Matthias Grünewald (1475? 1528) peut être interprétée comme l’intégration d’un savoir vernaculaire germanique à propos du “rabenbrot” afin d’illustrer l’épisode du corbeau nourrissant St Antoine rapportée dans La Légende dorée (1261-1266) par Jacques de Voragine.

Les corbeaux lui apportaient du pain et de la viande le matin, et du pain et de la viande le soir, et il buvait de l’eau du torrent.

Bible Louis Segond, 1 Rois 17:6

La présence d’une amanite tue-mouche ne justifie donc pas les dérives ésotériques proposées dans Apples of Apollo quant à la nature anthéosacramentelle de l’usage de l’amanite tue-mouche dans le christianisme, la cabale, l’alchimie, etc. Par contre, sa représentation interroge la profondeur du savoir mycomythologique des herboristes antonins.

Jean-Luce Morlie
Avril 2007

 

Notes:

  1. Ruck et Staples ( The Hidden World, Survival of Pagan Shamanic Themes in European Fairytales, p. 42) 

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :